MILL, SYSTÈME DE LOGIQUE
« Tous les phénomènes de la société sont des phénomènes de la nature humaine, produits par l'action des circonstances extérieures sur des masses d'êtres humains. Si donc les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l'activité humaine, sont assujettis à des lois fixes, les phénomènes de la société doivent aussi être régis par des lois fixes, conséquences des précédentes. Nous ne pouvons espérer, il est vrai, que ces lois, lors même que nous les connaîtrions d'une manière aussi complète et avec autant de certitude que celles de l'astronomie, nous mettent jamais en état de prédire l'histoire de la société, comme celle des phénomènes célestes, pour des milliers d'années à venir. Mais la différence de certitude n'est pas dans les lois elles-mêmes, elle est dans les données auxquelles ces lois doivent être appliquées. En astronomie, les causes qui influent sur le résultat sont peu nombreuses ; elles changent peu, et toujours d'après des lois connues. Nous pouvons constater ce qu'elles sont maintenant, et par là déterminer ce qu'elles seront à une époque quelconque d'un lointain avenir. Les données, en astronomie, sont donc aussi certaines que les lois elles-mêmes. Au contraire, les circonstances qui influent sur la condition et la marche de la société sont innombrables, et changent perpétuellement ; et quoique tous ces changements aient des causes et, par conséquent des lois, la multitude, des causes est telle qu'elle défie nos capacités limitées de calcul. Ajoutez que l'impossibilité d'appliquer des nombres précis à des faits de cette nature mettrait une limite infranchissable à la possibilité de les calculer à l'avance, lors même que les capacités de l'intelligence humaine seraient à la hauteur de la tâche. »
Stuart MILL, Système de logique (1843)
'' Avertissement : il ne s’agit ici que de pistes de réflexion et non d’une copie type nécessairement attendue par vos correcteurs. D’autres approches, d’autres thèses et arguments sont possibles.''
Introduction / Problématisation
Le texte aborde la question de la possibilité d’une connaissance objective et scientifique de la société. Mill affirme que rien n’empêche en théorie le développement d’une science de la société, mais qu’elle est difficile à mettre en pratique en raison de la complexité de l’objet concerné. En effet, selon lui, comme toute réalité observable, la société humaine est explicable en faisant apparaître des lois comme pour la connaissance des phénomènes naturels. Mais, la tâche scientifique est rendue difficile en raison de l’infinité des données à prendre en compte si l’on veut mettre à jour les mécanismes explicatifs du fonctionnement d’une société donnée.
Mill prend position ici dans un débat classique concernant la possibilité de parvenir à une connaissance objective de l’homme. En effet, la question se pose dans la mesure où l’homme est supposé agir avec liberté, contrairement à un objet naturel dont le mouvement est déterminé par des causes possiblement connues. Or, si l’homme est libre, on ne peut donc a priori pas expliquer son comportement par des causes qui le déterminent nécessairement ni le prévoir. Mill ne se range visiblement pas à cet avis.
Plan du texte : Dans une première partie, Mill assimile « tous les phénomènes de la société » à « des phénomènes de la nature », ce qui implique qu’ils sont régis par des lois, donc explicables en théorie.
Mais très vite, une fois les points communs relevés entre sciences physiques (de la nature) et sciences sociales, l’auteur atténue la comparaison en insistant sur les différences. Notamment le fait que, malgré l’existence de lois sociales, on ne puisse prédire l’évolution sociale avec la même exactitude que, par exemple, le mouvement des planètes en astronomie.
Cependant, Mill prend grand soin de préciser dans la toute la dernière partie du texte que la différence ne tient pas au degré de certitude des lois mises à jour par l’effort de connaissance, mais par la bien plus grande complexité des données à prendre en compte dans l’étude de la société où les variables sont en très grand nombre.